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Entretien avec Arnaud Tiercelin


Quel est votre rôle à la Ligue de l’enseignement ? Quel est votre parcours ?

Arnaud Tiercelin : je suis rentré à la Ligue de l’enseignement en 1998, dans une fédération départementale de la grande couronne parisienne, où j’ai exercé pendant une dizaine d’années des responsabilités dans le secteur Education. A partir de 2007, je suis passé en responsabilité nationale dans ce même secteur, qui englobe les politiques scolaires et les politiques éducatives territorialisées. Dans ce cadre je suis amené à travailler aussi bien avec des têtes de réseau national syndicales, associatives, institutionnelles, que dans l’accompagnement et la formation des fédérations départementales, qui sont notre levier d’action territorialisé.
En ce qui me concerne, j’ai une formation initiale en sciences sociales, plus précisément en sociologie et anthropologie urbaine. J’ai été longtemps pendant mes études surveillant dans des établissements scolaires classés ZEP. Avant de rejoindre la Ligue de l’enseignement, j’ai été consultant en évaluation de politiques publiques pour un cabinet privé.

Comment se positionne la Ligue de l’Enseignement dans le paysage éducatif français actuel ?

Arnaud Tiercelin : je commencerai par un bref détour historique. L’an prochain la Ligue va fêter ses 150 ans d’existence. Elle a été créée en 1866 sous le second Empire en tant que réseau militant auto-organisé de républicains socialistes et démocrates mobilisés autour de la question de la démocratisation de l’accès à l’école. Ces derniers considéraient que si l’on voulait diffuser l’accès à la démocratie il fallait donner à la population les conditions de l’existence de sa citoyenneté, notamment par l’accès au savoir et à la culture. L’action de la Ligue à cette époque se situe dans la perspective du rétablissement d’une République sociale et laïque. Après 1871, l’action militante va déboucher sur les grandes lois de l’instruction publique. Pour résumer, l’action de la Ligue au fil des époques s’inscrit dans la défense d’une école publique laïque au service de la mise en place d’une république démocratique sociale et laïque.
La Ligue de l’enseignement actuellement représente une confédération de 28 000 associations qui sont mues par l’idée de développer l’accès à l’éducation, au sport et à la culture pour tous sur tous les temps éducatifs, dans une perspective de formation globale de la personne tout au long de la vie. La Ligue est reconnue comme une des grandes confédérations associatives, elle est à ce titre membre de droit du Conseil supérieur de l’éducation et du Conseil économique social et environnemental, et préside actuellement le Mouvement associatif (1).
Dans notre conception du fonctionnement de la démocratie, on considère qu’il y a un intérêt à ce qu’existe une société civile organisée mue par une certaine conception de l’intérêt général, qui couvre par son auto-organisation citoyenne des besoins sociaux qui ne sont pas couverts par les politiques publiques. L’histoire montre que de nombreuses initiatives citoyennes ont anticipé l’action publique par l’innovation sociale : par exemple dès les années 20-30 et surtout après la seconde guerre, l’action des militants, souvent des enseignants, dans le domaine culturel ou sportif, a préfiguré ce qu’on appelle aujourd’hui le « périscolaire » ou « l’extrascolaire ». Autre exemple : très récemment s’est constitué un collectif qui s’appelle CAPE, collectif des associations partenaires de l’école publique (2), dans le cadre des réflexions menées autour de la Refondation de l’école.

Comment la Ligue aide-t-elle les acteurs éducatifs, en particulier les collectivités territoriales ? 

Arnaud Tiercelin : les pratiques sont très variées. Les collectivités sont naturellement les chefs de fil des dynamiques locales, notamment autour de la mise en œuvre des projets éducatifs de territoire (3). Nous, monde associatif , avons un certain nombre de savoir-faire sur la manière dont on organise des démarches partenariales et participatives dans le cadre d'une démarche de projet de territoire. Cela va d'un diagnostic des besoins et des ressources associant au maximum les acteurs (y compris non professionnels, comme la famille) à l'évaluation, en passant par une définition concertée des grands axes d'une politique éducative. Nous travaillons depuis longtemps avec les Francas (4) et les Céméa (5) pour accompagner les collectivités dans ces démarches globales. Nous proposons également des formations pour les éducateurs professionnalisantes et diplômantes (dans les métiers de l'éducation, de la culture et du sport). Enfin, nous participons bien sûr à l’organisation des activités éducatives péri et extrascolaires, notamment via notre réseau d’associations locales.

Et en ce qui concerne l'Education nationale ? 

Arnaud Tiercelin : le partenariat avec l'Education nationale est ancien. Voici quelques exemples : la mise en place de projets artistiques et culturels par des résidences d'artiste en établissement scolaire, un travail sur la prise de responsabilité et l'engagement des jeunes à l'école ( par le biais des Maison des lycéens) avec l'appui de structures de proximité. On s'intéresse aux « éducations à… » au sens large (éducation à l’environnement, à la citoyenneté, à la diversité…) avec le souci de relier l'école et les ressources du territoire.
Autre exemple : les classes de découvertes, qui ont été une innovation pédagogique importante pour aborder la transférabilité et l’appropriation des savoirs scolaires. Et qui aujourd’hui encore sont des supports irremplaçables pour aborder le rapport des jeunes et à la collectivité et à l’altérité. Historiquement un certain nombre de mouvements complémentaires de l’enseignement public comme la Ligue ont toujours accompagné les enseignants dans ces projets. Certains jeunes de milieux populaires urbains ou ruraux ne découvriraient pas d'autres territoires, d'autres modes de vie sans ces projets. On est là au cœur de la contribution de l’Ecole à la cohésion sociale et au vivre ensemble.

Selon vous, quels sont les grands enjeux actuels des politiques éducatives locales ?

Arnaud Tiercelin : même si la question du rapport de l’école avec le territoire existe depuis toujours, la prise en compte d’une politique publique territorialisée s’est affirmée dans les années 80 autour  du double mouvement de déconcentration et de décentralisation. Parallèlement, au niveau de l’école on pense aux premières mesures autour de l’éducation prioritaire. D’un côté, l’Etat régalien a repensé et différencié les formes des politiques qu’il menait au niveau local dans un processus de déconcentration : concernant l’école on pense aux premières mesures autour de l’éducation prioritaire, Parallèlement, par la décentralisation, on a donné de plus en plus de responsabilités aux collectivités. On assiste depuis à une montée en charge continue de l’investissement éducatif des collectivités locales, à commencer par les communes, puis les départements et les régions. Et maintenant de plus en plus les intercommunalités, notamment sous l’impulsion de la réforme territoriale.
La Loi d’orientation pour la refondation de l’école de 2013 (6) réaffirme la nécessité de progresser dans la déconcentration/décentralisation, dans la recherche d’un équilibre entre politique publique d’Etat et politique des collectivités locales. Le pari a été fait qu’en rapprochant les niveaux de décision du local on facilitait le mode d’exercice démocratique du fonctionnement des politiques publiques. Un des enjeux des PEL (7) dans ce processus est de progresser dans le perfectionnement d’une gouvernance démocratique entre les citoyens, les collectivités locales, le monde associatif, la société civile organisée et les politiques publiques d’Etat.

Comment envisagez-vous la complémentarité éducative entre les différents acteurs ? Quels freins avez-vous identifiés ?

Arnaud Tiercelin : il est vrai que l’articulation entre les différents acteurs et les différents temps éducatifs mérite d’être travaillée... La réforme des rythmes scolaires, par exemple, qui s’inscrit dans cette dynamique de partage et de complémentarité en éducation pour prendre en compte l’ensemble des rythmes éducatifs, s’est heurtée à un certain nombre de difficultés de mise en œuvre, notamment liées à un contexte de forte contrainte des moyens publics. Ce qui a pu générer des résistances chez certains acteurs qui se sont sentis par ailleurs déstabilisés par les changements opérés. On paie aussi le prix d’une dizaine d’années de politique très libérale en matière éducative, qui ont vu s’affaiblir les moyens propres de l’école mais aussi une certaine conception de l’éducation. Par exemple on a vu le développement d’un marché très concurrentiel dans le champ de l’éducation, notamment scolaire, qui a pu renforcer la résistance d’un certain nombre d’acteurs, au nom de la défense de l’égalité d’accès à l’éducation sur tous les territoires. Et puis certaines collectivités ont le sentiment que l’Etat ne leur donne pas suffisamment les moyens de mettre en œuvre les réformes. C’est tout l’enjeu actuel des PEdT de faire progresser l’accès à une offre éducative globale de qualité sur tous les territoires, ce qui passera nécessairement par l’engagement partagé de tous les acteurs.

Quelles sont, selon vous, les questions prioritaires que pose la territorialisation de l’éducation ?

Arnaud Tiercelin : se pose plus que jamais la question de la manière dont les politiques éducatives peuvent concourir à des objectifs de lutte pour l’égalité. Depuis une vingtaine d’années on assiste à une panne de la démocratisation par l’école. Les études comparatives internationales l’ont montré : les politiques scolaires en France visent la démocratisation et la réduction des inégalités mais, au final, on constate plutôt une tendance à les valider, voire les amplifier ! C’est même une des spécificités de notre pays par rapport à de nombreux autres. Notamment, la forte structuration des ségrégations socio-spatiales spécifiques de la société française pose des défis particuliers aux politiques éducatives. Les jeunes sont de plus en plus séparés socialement et culturellement, et ne se rencontrent pas dans les espaces éducatifs. Même l’Ecole n’est pas le creuset du vivre ensemble par l’apprendre ensemble, malgré son ambition
Une des questions prioritaires est celle-ci : comment lutte-t-on contre ces séparatismes territoriaux, sociaux et culturels qui ont tendance à se renforcer ? Ces questions bien entendu ne se posent pas qu’à l’école, mais à l’ensemble des partenaires des politiques territoriales. Comment travailler à ces nouveaux défis sociaux et culturels, à la fois localement mais aussi en repensant une régulation entre les territoires - rôle qui reviendrait naturellement à l'Etat ?
Un autre défi est celui de la gouvernance démocratique de ces nouvelles politiques publiques, dans un contexte de défiance du corps social à l'endroit des grandes institutions - y compris l'école . Par exemple un service public qui parfois ne trouve pas encore des modalités de travail avec les familles, les jeunes, afin de mieux les associer dans une logique de démocratie implicative. Pourtant il existe de belles expériences locales qui mériteraient largement d'être démultipliées.
Une autre question prioritaire à mon sens est celle de l'évolution des pratiques et des professionalités des différentes institutions, puisqu'on est face à des défis sociaux et culturels qui questionnent les finalités, les contenus et les pédagogies. Dans l'Education nationale c'est autour du nouveau socle commun qu'on se questionne. Mais cette réflexion devrait être commune à l'ensemble des éducateurs, et viser un horizon commun à tous en termes de valeurs et de finalités. 

Le partenariat est-il un enjeu important actuellement ?

Arnaud Tiercelin : paradoxalement on a pas mal avancé sur cette question. Les tensions qui se sont créées autour de la question des rythmes scolaires ont finalement permis de s'interroger sur la manière dont on travaillait ensemble. Un certain nombre d'acteurs ont pu localement réagir de manière un peu abrupte... Mais finalement s'est posée sur l'ensemble des territoires une question qui ne se posait pas forcément partout : comment l'école travaille-t-elle avec ses partenaires extérieurs, à savoir l'ensemble des acteurs de ce qu'on appelle l'éducation non-formelle ? L'école gardait une sorte de statut d'extra-territorialité, et les expériences réussies de travail entre l'école et les territoires étaient assez minoritaires - sauf pour ce qui est de l'éducation prioritaire. On ne  peut plus faire l'économie de penser comment l'école s'articule avec les autres acteurs éducatifs.
Une autre donnée est que les jeunes se constituent des dispositions à eux-mêmes dans le rapport à leur identité, au collectif et au monde, par une interaction d'espaces de construction, de représentations et de socialisation qui sont multiples. L'école est un espace particulier, mais il existe quantité d'autres espaces dans lesquels les jeunes construisent ces représentations et ces dispositions : les temps de loisirs organisés, le temps de la famille, la socialisation par les pairs, l'explosion de la société de la connaissance et l'accès au savoir par les écrans. Et les enjeux d’inégalités se jouent dans tous ces espaces. Chacun est finalement maintenant convaincu que l'école a besoin d'autres acteurs éducatifs pour tenir sa promesse de justice et d’égalité. Cette complémentarité n'est pas simple pour autant... Dans chaque institution on trouve des acteurs qui ont peur que leur propre situation se dégrade dans cette évolution nécessaire.

Quelles sont les perspectives ?

Arnaud Tiercelin : il faut réussir à accompagner les évolutions des cultures professionnelles, des pratiques pédagogiques, développer des cultures partagées entre les éducateurs, sortir des quant-à-soi institutionnels, mettre en place de vrais projets éducatifs partagés, intégrateurs, notamment par l'élaboration de formations communes entre les éducateurs.
Le gros défi qui nous attend est celui de la définition d'un horizon partagé pour l'ensemble des éducateurs, dans une visée politique de renforcement continu d'une république démocratique sociale et laïque.

Propos recueillis par Anne Francou (septembre 2015)

Notes
(1) Le Mouvement associatif a pour but de défendre et de promouvoir la vie associative. Il comprend environ 700 fédérations et unités..
(2) cf. site : http://collectif-cape.fr/
(3)  = PEDT
(4)  cf. site : http://www.francas.asso.fr/
(5)  cf. site : http://www.cemea.asso.fr/
(6) Loi n° 2013-595 du 8 juillet 2013 d'orientation et de programmation pour la refondation de l'école de la République. cf. texte officiel consultable en ligne : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=?cidTexte=JORFTEXT000027677984&dateTexte=&oldAction=rechJO&categorieLien=id
(7)  = Projet éducatif local

Pour aller plus loin


Pour refonder l’école, la Ligue de l’enseignement s’engage : pour des projets éducatifs territoriaux ambitieux.Consultable en ligne à l'adresse suivante : http://blogcom.laligue.org/wp-content/uploads/2013/09/CPO_Generik.pdf 

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