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Les métiers « flous » de la coordination dans le champ éducatif


S’il est un domaine où le développement des dispositifs éducatifs liés à la politique de la Ville et à l’Education prioritaire a amené quelque chose d’essentiel, c’est bien dans la création de nouveaux métiers qui travaillent à la marge et dans l’entre-deux des différentes institutions sur les territoires : coordonnateurs ZEP puis REP, agents DSQ puis DSU, chefs de projet, coordonnateurs CEL, CLAS, PEL, coordonnateurs CLSPD, plus récemment coordonnateur PRE/DRE ou ASV, tous ces nouveaux métiers apparus depuis 30 ans ont cette caractéristique commune d’essayer d’articuler le travail des institutions – voire de leurs différents services ou établissements au niveau local. Pour reprendre l’expression de Gilles Jeannot (2005), on pourrait les qualifier de « métiers flous ». 
Ces métiers sont flous car la manière dont on travaille s’est transformée : on est passé de la réponse aux besoins à la réponse aux problèmes. Pendant très longtemps, l’action publique a cherché à répondre à des besoins. Aujourd’hui elle tente de répondre à des problèmes : banlieues, insécurité, décrochage, etc… Elle cherche des solutions dans l’urgence alors même qu’autrefois les solutions étaient pensées dans la durée. Le rapport au temps de l’action se transforme : c’est la tyrannie de l’urgence qui prédomine. L’action publique est donc pragmatique : c’est en situation que la norme d’action se produit et se construit : elle n’est jamais donnée a priori. Elle fait deux choses : elle prend en charge des problèmes, elle travaille sur ce qui résiste et qui ne va  pas de soi ; ce qui ne peut que la rendre floue. Ce flou est aussi expliqué par différents éléments. Tout d’abord, les objets de l’action publique sont flous car ils sont composites, à l’articulation de différents domaines, de différentes compétences, de différentes institutions, de différents métiers. Ils restent difficiles à définir. Ils imposent des postures professionnelles particulières qui ne sont pas toujours reconnues par les institutions.

Ensuite, le positionnement même des métiers flous dans les organigrammes reste instable, de même que leur dénomination extrêmement variable (chargé de mission, chef de projet, agent de développement, coordonnateur, référent de parcours,…). Par ailleurs, ces postes sont souvent précaires, en contrats à durée déterminée, ce qui renforce le flou évoqué : ils rentrent très peu dans les classifications usuelles des professions installées. Enfin, dans ce développement des métiers flous, dans la mesure où les problèmes pris en charge relèvent de différentes institutions, ils obligent aux partenariats et travaillent donc à l’articulation de différentes professionnalités en tentant de les faire communiquer entre elles. Du coup, se construit un nouveau temps de l’action qui est le temps de la lenteur et de la longueur car le partenariat prend du temps. La temporalité des métiers flous est prise en tenaille entre lenteur et urgence.

Comme les métiers sont flous, souvent fortement personnalisés, le partenariat tend lui aussi à se personnaliser et à sortir d’une stricte logique institutionnelle, qui dépasserait cette question des personnes.  Les métiers flous posent alors la question de leur légitimation. Si ces nouveaux métiers sont reconnus et valorisés par les hiérarchies, alors ils peuvent réellement amener un développement de la coopération interinstitutionnelle au service des publics en accompagnant les institutions dans la construction d’un objet commun et d’une mise en cohérence de l’action éducative. Mais si les différentes hiérarchies ne font pas de place à leur travail, parce qu’il remet en cause des fonctionnements et des rapports de pouvoir entre institutions et à l’intérieur de chaque institution, alors ces métiers sans légitimité se retrouvent vite dans une situation de travail « empêché » (Clot, 2008). Derrière ces questions de légitimité, peut-être est-ce la valeur du travail de coordination qu’il s’agit de mieux reconnaître…

Les coordonnateurs sont dans une position différente par rapport aux principaux acteurs éducatifs. En effet, les enseignants, assistants sociaux, éducateurs, animateurs… occupent ces fonctions car ils ont suivi des études pour cela, ont passé un concours. On pourrait presque aller jusqu’à dire que ces fonctions de coordination se définissent par la négative : pas (ou plus) enseignant, pas éducateur, pas responsable hiérarchique, pas assistant social… tout en comprenant la logique et les contraintes de tous ces métiers. Et c’est sans doute cela qui permet aux personnes qui occupent ces fonctions de rendre l’action éducative un peu plus efficace malgré la complexité des enjeux dans les territoires prioritaires :

« complexité des situations sociales vécues par les populations, complexité professionnelle pour tous les acteurs qui tentent d’y exercer au mieux leur métier tout en se sentant souvent démunis, complexité de l’enchevêtrement des interventions des institutions de droit commun et des dispositifs des politiques éducatives spécifiques. » (Benhayoun, Kus, 2013)

A condition d’être reconnus et légitimés, ces nouveaux métiers peuvent sans doute permettre la constitution progressive de collectifs inter-métiers et inter-institutions au niveau local, collectifs qui ne peuvent émerger que lorsqu’on commence à discuter sur la définition que les uns et les autres donnent au « travail bien fait » (Clot, 2010), y compris en prenant le risque de la controverse, pour bâtir peu à peu un diagnostic et des priorités partagées qui remettent le « droit commun » et les dispositifs au service de la lutte contre les inégalités éducatives et scolaires.

Jean-Marc Berthet, sociologue
Stéphane Kus, chargé d’étude au Centre Alain-Savary 

 Bibliographie

  •  Benhayoun, Anne-Marie, Kus, Stéphane. Questions vives du partenariat et réussite éducative, histoire et enjeux d’un séminaire partenarial en Rhône-Alpes. VEI-Diversité n°172, 2013 (« La Réussite Educative, Enjeux et territoires »).
  • Clot, Yves. Travail et pouvoir d'agir.  Paris : PUF, 2008.
  • Clot, Yves. Le travail à coeur. Pour en finir avec les risques psychosociaux. Paris : La Découverte, 2010. (coll. « Cahiers libres »).
  • Jeannot, Gilles. Les métiers flous. Travail et action publique. Toulouse : Octarès, 2005.