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Le football de haut niveau chez les jeunes : entre compétition, formation, et éducation

Par Thibaut Guigue, doctorant en science politique à l’IEP de Lyon

Football
Les sélections nationales de jeunes footballeurs et footballeuses forment un espace de socialisation méconnu qui joue pourtant un rôle primordial dans la construction des carrières professionnelles. Notre propos consiste à présenter cet espace tiraillé entre les objectifs inhérents à la compétition et un discours explicite de formation et d’éducation produit par la Fédération et ses représentants.


Introduction


Depuis la coupe du monde 2010 et la rocambolesque grève des joueurs de l’équipe de France, le football a glissé régulièrement des rubriques sportives aux rubriques faits divers de la presse généraliste. Le comportement des joueurs est régulièrement décrié et apparaît décalé des normes de la société. Il faut dire qu’un jeune footballeur professionnel aujourd’hui n’a pas, contrairement à ses aînés, eu l’occasion de connaître, par exemple, une vie scolaire identique à ses pairs ou la nécessité d’entrer dans le monde du travail jeune pour des raisons économiques. Les jeunes joueurs sont, dès le début de leur adolescence, extraits de leur famille et projetés dans un cocon formé autour d’eux par les clubs compte tenu de la valeur marchande qu’ils peuvent acquérir. Certains d’entre eux, dès l’âge de 14-15 ans, sont susceptibles de toucher des rémunérations dignes d’un haut fonctionnaire en milieu de carrière.
C’est pour mieux comprendre comment sont préparés les jeunes footballeurs et footballeuses de haut-niveau qu’il nous a paru intéressant d’observer un espace de socialisation primordial dans la formation des footballeurs professionnels.
Dans cet article, nous nous proposons de décrire l’espace de socialisation relativement méconnu des sélections de jeunes footballeurs et footballeuses de haut niveau en équipe de France.
Dans une première partie, courte et à visée introductive, nous allons donc présenter l’espace de socialisation et ses caractéristiques. Nous décrirons ensuite trois objectifs explicitement énoncés par les agents en situation d’entrepreneur de morale et de transmission comme idéaux-types : compétition, formation, éducation. Enfin, nous porterons notre regard sur la matérialisation de ces objectifs dans l’organisation et la vie de la sélection.
Pour ce faire, nous nous appuyons sur trois observations différentes auprès de jeunes garçons et filles de 15 à 17 ans dans le cadre de compétitions officielles ou amicales organisées par la fédération européenne de football (l'UEFA). Nous avons ainsi observé une soixantaine de joueurs et deux staffs différents durant une durée totale supérieure à un mois entre octobre 2013 et juillet 2015.

L’espace de socialisation « sélection » : une institution totale


Tout d’abord, la sélection tend à être une institution totale telle que la définit Erwin Goffman dans Asile : « un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées » (Goffman, 1961).
Nous souhaitons particulièrement insister sur l’usage du verbe tendre à. En effet, la sélection de jeunes footballeurs et footballeuses ne fait que tendre à être une institution totale car le « temps » n’est pas toujours « une période relativement longue », bien qu’il apparaisse très vite comme tel à l’expérience. Tend à également car on peut mettre en exergue des limites à la notion de « coupés du monde ». Cependant, comme pour la notion temporelle, l’observation a permis de constater que la prééminence du football, au cœur de l’organisation et de presque toutes les conversations, participe à former un monde à part entière qui n’est pas coupé mais éloigné de la vie sociale habituelle et dont l’essentiel des usages et pratiques qu’il accueille s’organise sur un mode autonome, fermé et répétitif.
Bien qu’il doive être relativisé, ce parallèle entre « sélection en équipe de France » et « institution totale » nous semble, par ailleurs, pertinent en quatre points : l’espace, le temps, la responsabilité individuelle à l’égard de l’institution, et la compétition.

L’espace : il est toujours un espace clos (l’Institut National du Football de Clairefontaine) ou refermé sur lui-même (les hôtels qui reçoivent les équipes durant les compétitions).

Le temps : il est caractérisé par le rythme et la répétition sur un modèle militaire semblable à la logique taylorienne.

  • La durée du séjour varie d’une compétition à l’autre (de 3-5 jours pour un rassemblement et des matchs amicaux à 5 semaines pour une phase finale de Coupe du Monde) et, plus elle est longue, plus le sentiment « d’institution totale » est fort.
  • Les journées sont organisées au plus tard la veille au soir. Elles forment un premier rythme à l’échelle d’une journée marqué par les entraînements, les soins, les repas et gouverné par une ponctualité strictement appliquée et respectée. Ce rythme, au premier abord, semble directement en lien avec les notions de formation et d’éducation.
  • Un second rythme organise la vie du groupe : celui des différents matchs de la compétition. Il gouverne à la mise en œuvre du premier rythme (par exemple, si le prochain match est prévu à 13h, les entraînements des jours précédents seront organisés à la même heure). Ce rythme prépondérant valorise le caractère fondamental de la compétition dans l’organisation de la sélection.

La responsabilité à l’égard de l’institution se matérialise dans une expression : « l’honneur d’être sélectionné ». Le joueur ou la joueuse choisi pour être un membre de l’équipe de France doit se sentir honoré de ce choix. Il induit une responsabilité qui se traduit concrètement par un souci d’exemplarité.

La compétition (fonction agonale) structure la définition du sport (Parlebas, 1992). On peut apprendre à perdre (ce qui a une incontestable vertu éducative) mais aussi « apprendre à gagner » (c’est plus l’objectif que l’on va retrouver dans les sélections).

Ces quatre éléments ont la particularité d’être permanents car « le temps libre » dans l’organisation de la journée est un temps extérieurement défini qui s’exerce dans un espace contraint. Le temps libre est une illusion pour les joueuses et joueurs : il est contrôlé (comme la possession de téléphones portables à certains moments de la journée) et n’est que le fruit d’une autorisation qui s’inscrit dans le rythme évoqué.

Trois objectifs : compétition, formation, éducation


Le fruit de ce travail est certes l’observation restreinte des sélections évoquées mais accompagner ces sélections est aussi une occasion de rencontrer, que ce soit à Clairefontaine ou lors des tournois à l’étranger, de nombreux formateurs et éducateurs qui présentent des parcours professionnels, une distance à leur métier et des objectifs différents. C’est pourquoi nous souhaitons développer les trois objectifs évoqués comme des idéaux-types. Cela représente à nos yeux un double enjeu. Un premier enjeu scientifique évidemment. Ces objectifs et les moyens qu’ils portent avec eux ne sont pas exclusifs les uns des autres dans leur mise en œuvre et décrire une typologie claire et limpide de ces objectifs eut été mentir sur l’homogénéité des actions des agents, tant il existe de contradictions à l’intérieur du dispositif fédéral du football français, des staffs, et même à l’échelle individuelle des sélectionneurs. Par ailleurs, utiliser l’outil idéal-typique est également intéressant car celui-ci est relativement « hors sol ». Or, nous avons pu observer cette distance entre les objectifs dans le discours et leurs mises en œuvre. En somme, l’outil scientifique théorique se place dans le même registre que les objectifs énoncés par les agents : il est discursif et performatif.
Quels sont ces trois objectifs explicitement énoncés par les sélectionneurs, au nom de la Fédération Française de Football (FFF) ?

L’objectif agonal : gagner.
Depuis les années 60, le sport français n’est pas structuré sur une logique coubertine : l’essentiel n’est plus de participer. L’intervention de l’Etat se borne essentiellement au haut-niveau et la FFF ne fait pas exception à la règle : l’objectif c’est de gagner et, dans les sélections, on est là pour « apprendre à gagner », « accumuler de l’expérience ». Chaque sélection (et surtout sélectionneur) dispose d’objectifs à atteindre. Pour les joueurs, c’est aussi un moyen de « se montrer » auprès de recruteurs dans le but, parfois, d’obtenir leur premier contrat professionnel.

L’objectif de formation : préparer à devenir professionnel.
C’est un souci très important chez les hommes. On entend par formation, l’idée de la formation à un métier. Le mot apparaît donc plus chez les garçons que chez les filles puisque les débouchés professionnels sont beaucoup plus importants. La formation passe évidemment par les entraînements, par la maîtrise du contexte, mais aussi par les séances vidéos et les séances tactiques.

L’objectif éducatif : « devenir quelqu’un de bien ».
On entend par éducation une intervention qui a pour objectif de modifier le comportement des joueurs et joueuses en dehors du cadre footballistique. Il s’agit, parfois, de se substituer « aux parents » ou « à l’école ». Cet objectif n’est pas toujours partagé à l’intérieur des staffs et il résulte en bonne partie d’une double fracture entre la manière d’être des membres du staff dans des circonstances équivalentes et/ou ce qu’ils arrivaient à faire avec de précédentes générations.

Organisation et vie de la sélection


C’est essentiellement en portant notre regard sur le contenu et l’organisation de la vie de la sélection que se matérialisent l’enchevêtrement et la hiérarchisation de ces objectifs.

Le sélectionneur

Le personnage central est le « sélectionneur », entraîneur principal du collectif : c’est lui qui choisit (sélectionne) les joueurs qui participent aux compétitions. Il est également, en théorie, celui qui définit les horaires qui rythment la vie du groupe, le contenu des entraînements, des séances vidéos portant sur le collectif ou l’adversaire.
Le rythme relève d’abord d’un aspect agonal qui n’est pas nécessairement conscient chez ceux qui souhaitent le mettre en œuvre : le rythme par la répétition, dans son aspect industriel (Clouscard, 1981) se transforme dans une discipline taylorienne qui modifie profondément le rapport au football (Michea, 2014). Au cœur de celui-ci, la ponctualité. Elle est perçue dans deux finalités : éducatrice et formatrice. Educatrice lorsque les choses sont peu réglées : le programme précis est affiché la veille pour le lendemain et les joueurs/joueuses sont autonomes et doivent être à l’heure. Les horaires sont dans la grande majorité respectés mais l’arrivée des jeunes (au repas par exemple) se fait par petites grappes étalées pendant deux à trois minutes. La logique formatrice impose une autonomisation collective. Le collectif doit s’organiser afin d’arriver groupé au moment du repas. Le staff, lui, a pour consigne d’être réuni quinze minutes avant pour être intégralement présent à l’arrivée des joueurs et montrer l’exemple. Le matin, pour le petit-déjeuner, c’est l’occasion pour les joueurs de saluer l’intégralité du staff. A chaque repas, la possibilité pour les joueurs d’accéder au buffet est suspendue à l’ordre du sélectionneur. On attend moins le respect de la ponctualité comme une valeur individuelle que l’acceptation d’une logique de groupe ordonné qui doit participer à créer une logique collective équivalente sur le terrain.

Les entraînements

Les entraînements obligent les jeunes à une forme d’adaptation car celui qui les dirige peut avoir des méthodes, des pratiques et un projet de jeu différents de leur entraîneur de club. Il permet donc de solliciter leur capacité de s’adapter à transformer des « petits jeux » et des « mises en situation » hors compétition en système de jeu à appliquer sur le terrain au moment du match.
Le contenu des entraînements est aussi un révélateur intéressant des objectifs voulus par le sélectionneur. Il est en lien direct avec le « projet de jeu » souhaité par celui-ci – un projet qui doit lui-même s’insérer dans une logique fédérale afin de créer une homogénéité entre les différentes sélections d’âge. Homogénéité qui a pour objectif de se retrouver dans un jeu maîtrisé par l’équipe de France A, dont on imagine qu’elle sera composée en grande partie de joueurs qui auront intégré ce « projet » dans les sélections de jeune. Aujourd’hui, la mode est au football espagnol : jeu de possession, de passe et de patience ; pressing à la perte et débordement. On parle aujourd’hui de « produire » un jeu plutôt agréable à regarder alors que, par le passé, de nombreux entraîneurs inscrivaient leurs actions (du projet à l’entraînement) dans une logique quasi exclusivement agonale. L’objectif était d’avoir le meilleur résultat possible même si les jeunes joueurs présents ne progressaient pas dans le cadre de la sélection. Les entraînements et les séances vidéo avaient pour seul objectif la victoire.
Cependant, ce n’est pas parce qu’un sélectionneur est dans une logique de formation que ses séances d’entraînement sont organisées de manière ludique. Un sélectionneur observé, par exemple, ne supportait pas que l’on joue avec le ballon en dehors des ateliers (et le staff lui-même devait faire attention). Son objectif était de créer une frustration du ballon pour qu’au moment du match, les joueurs soient plus motivés et prennent plus de plaisir… D’autres cèdent plus de liberté avec une visée plus éducative pour amener à de l’autonomie. Celui qui, alors, enfreint les règles, sera repris, non pas sur la nécessité de faire telle chose parce que la vie et les règles du groupe le requièrent, mais en faisant appel aux « valeurs », au comportement qu’il aurait « chez lui ». Cette posture, je l’ai plus rencontrée chez les filles. En effet, le réservoir de joueuses de bon niveau est moins dense, les sélectionneurs acceptent de faire un travail d’éducation sur un terme plus long (parfois une jeune fille de bon niveau sera appelée à chaque sélection de jeunes pendant cinq années consécutives contre deux ou trois pour les garçons). Un comportement insolent identique est assurément beaucoup plus vite sanctionné d’une non-sélection chez les garçons que chez les filles. On trouve également une différence en ce qui concerne les entraînements : car le niveau des séances et des confrontations en club est très hétérogène. L’entraînement en sélection est souvent plus long dans une visée formatrice. Et, dans une visée plus éducative, on en appelle aux « valeurs » face à des jeunes filles parfois « propriétaires » de leurs places compte tenu de la faible concurrence.

Le double privilège de la sélection


Etre sélectionné donne un statut de privilégié. D’abord par rapport à ceux qui ne le sont pas, d’où la responsabilité à l’égard de la sélection. Ensuite, pendant la période de sélection, la joueuse et le joueur bénéficient de conditions de vie exceptionnelles. Cette responsabilité impose une maîtrise du contexte. Le joueur doit avoir un comportement lui permettant d’être considéré comme « gérable » car, entre deux joueurs équivalents, l’entraîneur préférera toujours récompenser le laborieux, celui qui est positif dans la vie du groupe.
La notion de valeur est au cœur de la responsabilité qu’entraîne l’honneur d’être appelé en équipe de France. C’est une notion qui revient souvent mais qui, de par son ambiguïté, se met au service de l’objectif désiré. En effet, cet « honneur » est sollicité à des fins éducatives pour faire remarquer un comportement déplacé et une situation d’exemplarité que le jeune joueur n’est pas toujours mature pour assumer. L’honneur est sollicité aussi à des fins formatrices. Avoir l’honneur d’être en équipe de France, c’est devoir reconnaître cette chance de progresser en côtoyant des techniciens de très grande qualité et en affrontant des équipes de très haut niveau aux jeux différents. L’honneur est surtout une ressource agonale. Celui qui le comprend et le maîtrise peut rester sélectionné, celui qui ne le maîtrise pas sera remplacé (c’est vrai jusqu’en équipe A où de bons joueurs sont implicitement exclus des sélections). C’est aussi une ressource pour motiver les joueurs et joueuses sélectionnés : ils doivent tout donner, sur et en dehors du terrain, pour l’équipe nationale.
Cette responsabilité se retrouve également dans l’organisation spatiale. Ainsi, l’Institut National du Football de Clairefontaine est un espace extrêmement hiérarchisé avec des bâtiments en principe dédiés à chaque sélection et dont le luxe augmente avec l’âge des sélectionnés. Dans les faits, la différence se fait surtout entre l’équipe de France A qui loge dans « le château » historique du domaine de Montjoie (où a été bâti l’INF) et les plus jeunes. Le confort de ces bâtiments est digne d’hôtel 3 ou 4 étoiles (« le château », lui, d’un 5 étoiles). Cela répond clairement à l’objectif agonal : il faut créer des conditions optimales pour que les joueurs préparent au mieux leur compétition. Cependant, ce fonctionnement hôtelier avec femmes de chambre participe à faire des jeunes footballeurs des privilégiés coupés des réalités que vivent la plupart des jeunes de leur âge. Cette notion de confort comme moyen de la performance peut même être considérée comme discutable au regard de disciplines sportives qui privilégient l’ascèse dans la préparation des compétitions.
A l’étranger, les conditions de confort sont différentes d’un pays à l’autre, mais l’accueil se fait toujours dans un complexe hôtelier. Des conditions particulièrement luxueuses (comme au centre du football anglais à St George’s Park) peuvent même devenir un outil de formation (« Vous ne méritez pas d’être là ») ou d’éducation (« Vous vous rendez compte de la chance que vous avez ? ») pour les sélectionneurs.

Conclusion


Malgré les discours, les idéaux-types formateur et éducatif s’estompent au profit de l’objectif agonal. La sélection, telle qu’elle est structurée, a clairement pour objectif principal de privilégier la compétition.
A l’avenir, il nous semble pertinent de développer, pour comprendre les enjeux de cet espace particulier de socialisation, les idéaux-types « d’objectifs » mais également des idéaux-types de « sélectionneurs » pour mieux faire apparaître, en écho, les logiques interactionnistes qui gouvernent au fonctionnement de ces espaces de socialisation. Afin d’approfondir la compréhension de l’espace de socialisation, une autre piste de travail peut également porter sur la réception par les joueuses et joueurs de ces différentes injonctions parfois contradictoires : comment les agents s’approprient-ils cet espace de socialisation ?

Thibaut Guigue, doctorant en science politique à l’IEP de Lyon
Chargé de cours magistraux en STAPS à l’UJM de St Etienne - UMR 5206 Triangle

Bibliographie

Clouscard, Michel. Le capitalisme de la séduction. Paris : Editions sociales, 1981. 247 p.
Clouscard, Michel. Les fonctions sociales du sport  in Cahiers internationaux de sociologie, vol. 34, janv.-juin 1963, pp. 125-136.
Goffman, Erwin. Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus. Paris : Les éditions de minuit, 1968. 452 p.
Michea, Jean-Claude. Le plus beau but était une passe. Paris : Flammarion, 2014. 160 p.
Parlebas, Pierre. Jeux, sports et société. Lexique de praxéologie motrice. Paris : Editions INSEP, 1999. 472 p.